Comment les pesticides contaminent nos nappes phréatiques

31 mars 2025 by Aucun commentaire

Une contamination silencieuse mais persistante

Les nappes phréatiques, ces gigantesques réservoirs d’eau douce souterrains, jouent un rôle fondamental dans l’alimentation en eau potable de millions de personnes. En Suisse, on estime qu’environ 80 % de l’eau potable provient des eaux souterraines. Pourtant, cette ressource vitale est soumise à une menace insidieuse : la contamination par les pesticides agricoles.

Le problème n’est pas récent, mais il reste d’une actualité préoccupante. De nombreux rapports scientifiques et analyses de terrain confirment que des substances phytosanitaires, censées rester à la surface ou se dégrader rapidement, trouvent régulièrement leur chemin jusqu’aux aquifères. Comment un tel phénomène est-il possible ? Quels sont les mécanismes en cause ? Et quelles solutions envisager pour limiter cette pollution diffuse ?

Comprendre le cheminement des pesticides jusqu’aux nappes

Lorsque l’on applique un pesticide sur une culture, seule une fraction atteint sa cible. Le reste : il s’évapore, est emporté par le vent, ou surtout, s’infiltre dans le sol. Sous l’effet des pluies ou de l’irrigation, ces molécules rejoignent le ruissellement de surface, ou s’infiltrent plus profondément dans le sol. Et certaines finissent par atteindre les eaux souterraines.

Trois mécanismes principaux expliquent ce phénomène :

  • L’infiltration par percolation : Lorsque la pluie ou l’irrigation dépasse la capacité de rétention du sol, l’excès d’eau s’infiltre en entraînant avec lui des résidus de pesticides. Cela est particulièrement fréquent dans les sols sablonneux, peu riches en matières organiques.
  • La lixiviation : certains pesticides sont solubles dans l’eau et peu adsorbés par les particules du sol. Ils sont donc facilement mobilisables par les eaux de pluie.
  • Le transport via les réseaux de fissures : dans certains types de sols, comme les sols calcaires ou argileux fissurés, l’eau s’infiltre rapidement et bypass les couches où les pesticides pourraient être dégradés par les micro-organismes.

Des contaminations bien documentées

Ce ne sont pas uniquement des modèles théoriques. Des études menées par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) en Suisse ont mis en évidence la présence de métabolites de pesticides dans un nombre croissant de points de captage d’eau souterraine. Un exemple marquant : la présence généralisée de chlorothalonil R471811, un métabolite issu de la dégradation du fongicide chlorothalonil, interdit en 2020. Or, bien que son usage ait cessé, ses résidus sont toujours détectables dans certaines nappes.

Ces résidus sont souvent présents à des concentrations faibles — de l’ordre du microgramme par litre — mais cela ne signifie pas qu’ils sont inoffensifs. Certaines de ces substances sont suspectées d’être cancérogènes, perturbateurs endocriniens ou toxiques pour la reproduction, même à très faibles doses. De plus, les effets de l’exposition prolongée et du mélange de substances (l’effet cocktail) sont encore mal connus.

Pesticides et réglementation : une course contre la montre

Le cadre réglementaire européen, et en particulier suisse, impose des seuils très stricts pour la présence de pesticides dans l’eau potable : 0,1 μg/l pour une substance individuelle, et 0,5 μg/l pour la somme des substances. En réalité, les contrôles montrent que ces seuils sont régulièrement dépassés dans de nombreuses régions agricoles.

Ce dépassement n’est pas toujours le fruit d’un usage abusif, mais plutôt de l’accumulation sur le temps, de la persistance des substances dans le sol, et de la migration lente vers les aquifères. Certains pesticides peuvent mettre plusieurs années à atteindre les nappes profondes, et y rester durant des décennies.

Il faut également noter un point technique : la législation s’applique aux substances mères, mais pas toujours à leurs métabolites. Autrement dit, un pesticide interdit peut continuer à contaminer des nappes via ses produits de dégradation, qui ne sont pas systématiquement réglementés… ni même analysés.

La géographie en question

La vulnérabilité des nappes phréatiques à la pollution par les pesticides varie considérablement d’une région à l’autre. Les zones à couverture agricole intense, combinées à une géologie perméable, sont particulièrement à risque. C’est souvent le cas dans les régions de plaine, où les cultures industrielles (maïs, céréales, betterave) nécessitent de multiples traitements phytosanitaires.

En Suisse, les plates-formes de surveillance, comme le réseau NAQUA (réseau national de surveillance des eaux souterraines), permettent une cartographie fine des zones à risque. Par exemple, le plateau suisse — à la fois très agricole et hydrogéologiquement perméable — est l’un des secteurs les plus concernés par ces contaminations.

Des enjeux sanitaires encore mal maîtrisés

Faut-il s’inquiéter des résidus de pesticides dans l’eau que nous buvons ? Si les concentrations détectées restent très en dessous des seuils acutement toxiques, de nombreux scientifiques mettent en garde contre la sous-estimation des effets chroniques. Les groupes vulnérables — femmes enceintes, nourrissons, personnes immunodéprimées — sont particulièrement concernés.

De plus, l’interaction entre plusieurs molécules ayant des mécanismes d’action similaires ou complémentaires pourrait générer des effets imprévus sur la santé humaine. Ces effets combinés restent peu étudiés et difficilement anticipables par les seules évaluations toxicologiques standard basées sur une substance isolée.

Une problématique aux coûts économiques et écologiques élevés

L’épuration de l’eau contaminée par les pesticides représente un défi technique et économique majeur. Les stations de traitement classiques ne sont pas toujours équipées pour éliminer les molécules organiques de synthèse. L’ajout de traitements spécifiques (charbon actif, osmose inverse) engendre des coûts substantiels assumés directement ou indirectement par les consommateurs et les collectivités.

À cela s’ajoute le coût écologique : la réduction de la biodiversité dans les sols et les aquifères, la dégradation des services écosystémiques liés à l’eau, ou encore la perte de sites de captage qui doivent être fermés à cause de la pollution persistante.

Des pistes d’action : prévention et substitution

Face à un problème aussi diffus que complexe, la solution la plus efficace reste la réduction à la source des pesticides. Plusieurs leviers peuvent être envisagés :

  • Des zones tampons autour des captages : Interdire ou restreindre l’épandage de pesticides dans les aires sensibles pour réduire l’infiltration vers les nappes.
  • Le développement de l’agriculture de conservation : Moins consommatrice d’intrants, elle préserve mieux la structure des sols et limite le ruissellement ainsi que l’érosion, deux facteurs majeurs de pollution.
  • La substitution par des substances moins persistantes : Opter pour des biopesticides ou des molécules à dégradation rapide diminue le risque de contamination à long terme.
  • Un suivi plus ciblé des métabolites : Intégrer systématiquement l’étude des produits de dégradation des pesticides permettrait de mieux évaluer les risques réels en milieu hydrique.

L’exemple du canton de Vaud, qui expérimente des restrictions accrues sur l’usage de certains produits près des zones de captage, montre que des marges de manœuvre locales existent — à condition de coordonner les acteurs de l’eau et de l’agriculture.

Vers une réconciliation agriculture-eau potable ?

Peut-on concilier agriculture productive et préservation des nappes phréatiques ? Le défi semble de taille, mais il devient de plus en plus incontournable. Les efforts concertés entre agriculteurs, scientifiques, autorités sanitaires et consommateurs sont indispensables pour faire émerger des pratiques respectueuses de l’environnement… et de nos verres d’eau.

En fin de compte, il s’agit de choisir collectivement dans quelle eau nous voulons puiser — au sens propre comme au figuré.