La qualité des eaux souterraines en suisse : un enjeu majeur pour l’avenir

22 février 2025 by Aucun commentaire

Une ressource vitale, mais invisible

Les eaux souterraines représentent environ 80 % de l’eau potable consommée en Suisse. Bien qu’invisibles à l’œil nu, elles constituent l’un des piliers essentiels de notre approvisionnement en eau. Pourtant, malgré leur importance stratégique, ces ressources sont aujourd’hui soumises à de multiples pressions environnementales qui mettent en péril leur qualité. L’enjeu est de taille : garantir un accès durable à une eau saine pour les générations actuelles et futures.

La Suisse se distingue par l’abondance de ses ressources en eau. Cependant, cette abondance apparente ne doit pas masquer une réalité plus nuancée : la qualité des eaux souterraines n’est pas uniforme sur l’ensemble du territoire. Certaines régions présentent des niveaux de pollution préoccupants, principalement dus à des activités humaines.

Qu’est-ce que les eaux souterraines ?

Les eaux souterraines désignent l’eau présente dans les interstices des roches et des sédiments du sous-sol. Elles se forment principalement par l’infiltration des eaux de pluie et de fonte des neiges. Ces eaux sont stockées dans des formations géologiques appelées « nappes phréatiques » ou « aquifères », qui peuvent se situer à quelques mètres ou à plusieurs centaines de mètres sous la surface du sol.

En Suisse, on distingue deux types d’aquifères :

  • les aquifères alluviaux, souvent proches de la surface et plus vulnérables à la pollution;
  • les aquifères profonds, mieux protégés mais plus difficiles d’accès.

La gestion durable de ces nappes nécessite de bien comprendre leur fonctionnement, leur capacité de recharge naturelle, ainsi que les menaces qui pèsent sur elles.

Les principales sources de pollution

Contrairement à l’image d’une Suisse aux eaux limpides, certaines régions enregistrent des concentrations inquiétantes de polluants dans les nappes phréatiques. Ces pollutions résultent en grande partie de l’activité humaine, notamment :

  • Les nitrates : les excès d’engrais azotés utilisés en agriculture sont emportés par les pluies vers les sols, puis infiltrés dans les nappes. Des zones agricoles comme le Plateau suisse sont particulièrement exposées à cette contamination.
  • Les pesticides : leur usage massif depuis les années 1950 a laissé des résidus persistants dans les sols. Même interdits aujourd’hui, certains produits comme l’atrazine continuent d’être détectés dans les eaux souterraines.
  • Les micropolluants : il s’agit de substances issues de médicaments, de cosmétiques ou de produits industriels, souvent non éliminées par les stations d’épuration. Ces composés sont retrouvés à faibles concentrations mais sur de longues périodes, ce qui inquiète les toxicologues.
  • Les hydrocarbures et solvants chlorés : résultats d’activités industrielles passées, ces polluants peuvent subsister longtemps dans les sols et les nappes, notamment dans les régions urbaines et les anciens sites industriels.

Selon les données de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), près de 40 % des points de mesure des eaux souterraines présentaient en 2022 au moins un pesticide au-dessus du seuil de qualité fixé. Un chiffre qui mérite réflexion.

Un impact concret sur la santé et l’environnement

Boire de l’eau contaminée par des nitrates ou des résidus de pesticides n’est pas sans conséquence. À certaines concentrations, ces substances peuvent affecter la santé humaine, notamment chez les nourrissons et les femmes enceintes. Des recherches montrent un lien entre les nitrates et certaines formes de cancers digestifs. Les micropolluants posent des questions à long terme, encore mal élucidées à ce jour.

Au-delà de la santé, la biodiversité aquatique est également menacée. La pénétration de polluants dans les eaux souterraines peut entraîner une altération des écosystèmes dépendants, comme les zones humides, les sources naturelles ou certains cours d’eau alimentés par ces nappes. Sur le long terme, la pollution des nappes compromet leur capacité à se régénérer, rendant les traitements toujours plus coûteux.

Une surveillance intensive mais inégalement répartie

La Suisse dispose d’un réseau dense de surveillance de ses eaux souterraines, piloté par l’OFEV et les cantons. Des analyses régulières sont effectuées sur plus de 600 sites à travers le pays. Les paramètres mesurés incluent la température, la conductivité, les nitrates, les pesticides, ainsi que les bactéries et les métaux lourds.

Malgré cette vigilance, plusieurs défis subsistent :

  • les points de surveillance ne couvrent pas certains aquifères profonds, pourtant sensibles à des contaminations anciennes ou diffuses ;
  • les normes de qualité existantes peinent à intégrer l’ensemble des micropolluants potentiels ;
  • la fréquence des prélèvements peut être insuffisante pour détecter des pics de pollution saisonniers.

En clair, si le système suisse est reconnu pour sa robustesse, il reste perfectible sur certains aspects techniques et géographiques. La détection de nouvelles substances émergentes appelle aussi à une évolution constante des méthodes d’analyse.

Des initiatives locales prometteuses

Face à ces enjeux, plusieurs cantons ont pris les devants en mettant en œuvre des politiques proactives de protection des eaux souterraines. Citons par exemple :

  • Le canton d’Argovie, qui a renforcé les zones de protection autour de ses captages d’eau potable, interdisant certaines pratiques agricoles dans les périmètres sensibles ;
  • La ville de Zurich, qui investit depuis les années 1990 dans la reconversion de terres agricoles situées au-dessus des nappes de captage, en espaces naturels ou forêts ;
  • Le canton de Vaud, qui expérimente des cultures moins consommatrices de pesticides dans les zones vulnérables, en partenariat avec les agriculteurs locaux.

Ces exemples montrent qu’il est possible d’agir efficacement, à condition de coordonner les efforts entre autorités publiques, scientifiques, et acteurs économiques comme les agriculteurs.

Vers une gestion préventive des ressources en eau

Face à l’accroissement de la population suisse, aux changements climatiques et à l’intensification agricole, la gestion préventive des eaux souterraines devient une nécessité. L’approche classique — détecter, traiter, réparer — montre ses limites, tant sur le plan financier qu’environnemental.

Il s’agit désormais de mettre en place une véritable régulation des usages du sol pour préserver la qualité de l’eau à la source. Cela passe par :

  • une planification rigoureuse de l’aménagement du territoire ;
  • une révision des normes agricoles et de l’usage des produits phytosanitaires ;
  • un renforcement des zones tampon naturelles (forêts, prairies extensives, zones humides) ;
  • et une sensibilisation accrue de la population à la valeur de cette ressource.

La Suisse a les moyens techniques, législatifs et scientifiques d’agir. Reste à franchir le pas politique et culturel vers une logique de prévention plutôt que de remédiation. Car protéger les eaux souterraines, c’est aussi éviter demain les conflits d’usage, les pénuries d’eau potable et les coûts de potabilisation en hausse constante.

Et demain ?

Peut-on imaginer une Suisse où toutes les eaux souterraines seraient de qualité irréprochable ? L’objectif est ambitieux, mais pas hors de portée. Les progrès dans le traitement de l’eau, les innovations agricoles, et l’évolution des comportements collectifs peuvent infléchir la tendance actuelle.

À condition toutefois que cette question reste au cœur des politiques publiques. Car l’eau souterraine, invisible mais essentielle, n’est pas seulement une ressource naturelle : c’est un bien commun que nous avons la responsabilité de préserver.