Les centrales à charbon en europe et leur impact sur la qualité de l’air en suisse

Le charbon en Europe : une réalité toujours d’actualité

Bien que souvent associé à une ère industrielle révolue, le charbon reste une source d’énergie significative en Europe. En 2023, environ 15 % de la production d’électricité dans l’Union européenne reposait encore sur des centrales à charbon, malgré une tendance globale à la décroissance. Des pays comme l’Allemagne, la Pologne ou encore la République tchèque continuent de recourir massivement à cette source fossile, en partie pour assurer leur sécurité énergétique dans un contexte géopolitique incertain.

Ce maintien du charbon dans le mix énergétique européen n’est pas sans conséquences. Outre ses émissions de CO₂, qui contribuent au changement climatique, la combustion du charbon libère également une série de polluants atmosphériques nocifs pour la qualité de l’air. Parmi ceux-ci : les particules fines (PM10, PM2.5), les oxydes d’azote (NOₓ), le dioxyde de soufre (SO₂) et divers composés métalliques ou organiques toxiques.

Comment le charbon européen affecte l’air helvétique

La Suisse ne possède pas de centrale à charbon. À première vue, on pourrait donc penser que notre territoire est épargné par cette problématique. En réalité, la pollution atmosphérique n’a pas de frontières. Elle se déplace avec les masses d’air et peut parcourir des centaines de kilomètres. Ainsi, des polluants émis par des centrales situées à plusieurs centaines de kilomètres peuvent atteindre le territoire suisse.

Selon l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), environ un tiers des particules fines de type PM2.5 mesurées en Suisse en hiver provient de sources étrangères. Parmi elles, les centrales à charbon d’Europe centrale et orientale figurent en bonne place. Lors de certains épisodes anticycloniques, des masses d’air stationnaires peuvent emprisonner ces polluants dans les basses couches de l’atmosphère, aggravant la qualité de l’air dans les vallées suisses, déjà sensibles à l’accumulation de polluants.

Exemple concret : l’influence du bassin rhénan

Un cas particulièrement représentatif est celui du bassin rhénan, situé à proximité des frontières allemandes et françaises, où plusieurs centrales à charbon sont encore en activité. Lorsque les vents dominants viennent de l’ouest ou du nord-ouest, les masses d’air chargées de polluants peuvent gagner la Suisse en quelques heures, notamment les régions nord-ouest du pays comme le Jura ou le Plateau suisse.

En janvier 2022, par exemple, une étude de MétéoSuisse a observé un pic de concentration de PM10 à Bâle et à Delémont, sans raison locale identifiable. L’analyse des masses d’air et des modèles de dispersion a révélé une provenance des polluants en provenance de la Ruhr (Allemagne). Ces phénomènes ne sont pas anecdotiques, et se répètent régulièrement, notamment en hiver, lorsque les conditions météorologiques limitent la dispersion verticale des particules.

Des polluants aux effets sanitaires documentés

Les émissions des centrales à charbon ont des effets bien documentés sur la santé humaine, même à faible dose et sur de longues périodes d’exposition. Les particules fines inhalées peuvent pénétrer profondément dans les voies respiratoires, atteindre les alvéoles pulmonaires et passer dans la circulation sanguine. Elles sont associées à :

  • l’aggravation des maladies respiratoires (asthme, bronchites chroniques),
  • l’augmentation des risques cardiovasculaires,
  • la mortalité prématurée (notamment chez les personnes âgées ou vulnérables),
  • des effets sur le développement neurologique des enfants.

En Suisse, les impacts sanitaires de la pollution atmosphérique d’origine transfrontalière sont évalués à plusieurs centaines de décès prématurés par an. D’après une étude conjointe de l’OMS et du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), il n’existe pas de seuil d’exposition en dessous duquel il n’y aurait aucun risque.

Le rôle des conditions météorologiques et topographiques

La géographie suisse joue un rôle non négligeable dans la rétention de la pollution. En période hivernale, les phénomènes d’inversion thermique créent une sorte de couvercle atmosphérique qui piège les polluants au niveau du sol. La topographie encaissée de nombreuses vallées suisses aggrave ce phénomène.

Lorsque ces situations coïncident avec une arrivée d’air pollué en provenance d’Europe centrale, les effets sont démultipliés. Ces phénomènes peuvent durer plusieurs jours, durant lesquels les concentrations de particules fines dépassent régulièrement les recommandations de l’OMS (5 µg/m³ en moyenne annuelle pour les PM2.5 depuis la révision de 2021).

Des progrès… mais des freins persistants

L’Union européenne a amorcé une transition énergétique avec l’objectif de réduire progressivement le recours au charbon. Entre 2015 et 2023, la capacité de production charbonnière a diminué de 45 %, accompagnée de la fermeture de nombreuses centrales vieillissantes. Toutefois, le contexte énergétique extrêmement tendu provoqué par la guerre en Ukraine a ralenti cette dynamique.

En 2022 et 2023, plusieurs pays, dont l’Allemagne et l’Autriche, ont temporairement remis en service ou prolongé certaines installations à charbon. Si cette situation devait perdurer, elle pourrait compromettre les gains en matière de qualité de l’air pour la Suisse et d’autres pays voisins.

Par ailleurs, certains pays partenaires ne bénéficient pas des mêmes moyens pour financer leur transition énergétique. La Pologne, par exemple, couvre encore près de 70 % de sa production d’électricité avec le charbon. Cela crée une disparité dans les efforts de réduction des émissions en Europe.

La Suisse, spectatrice ou actrice ?

Peut-on réellement agir depuis la Suisse sur une problématique aussi transfrontalière ? La réponse est nuancée. Sur le plan purement réglementaire, la Suisse n’a pas de compétence directe sur les choix énergétiques de ses voisins. Cependant, elle peut peser de plusieurs manières :

  • par la coopération bilatérale dans le cadre des conventions sur la pollution transfrontalière (comme la Convention de Genève sur la pollution atmosphérique),
  • par le soutien financier et technologique à la transition énergétique chez ses voisins européens,
  • en favorisant l’importation d’énergie bas-carbone via des accords d’interconnexion (hydroélectricité, solaire),
  • par l’implication citoyenne : les choix de consommation d’énergie (chauffage, mobilité, électricité) influencent directement la demande énergétique en Europe.

Il est également essentiel de renforcer la surveillance de la qualité de l’air grâce à des stations de mesure disséminées sur tout le territoire, en particulier dans les zones sensibles aux apports transfrontaliers. Ces données permettent de modéliser plus finement l’origine des polluants et d’orienter les politiques publiques.

Vers un avenir plus respirable ?

L’espoir réside dans l’accélération de la transition énergétique à l’échelle européenne. Le développement des énergies renouvelables (solaire, éolien, hydraulique) connaît une dynamique positive, même si elle reste insuffisante pour compenser totalement la sortie du charbon à court terme. Parallèlement, les technologies de capture du carbone et de filtration des fumées progressent, bien que leur coût constitue encore un frein à leur généralisation.

En Suisse, la stratégie énergétique 2050 insiste sur la nécessité de réduire les importations d’énergies fossiles et d’améliorer l’efficacité énergétique. Si notre pays reste un îlot sans centrales à charbon, il n’est pas pour autant isolé de leurs conséquences. La qualité de notre air dépend autant de nos choix locaux que de l’évolution des politiques à Berlin, Varsovie ou Prague.

Serait-il trop ambitieux d’espérer un air réellement pur dans les dix prochaines années ? Peut-être. Mais chaque soutien à une énergie propre, chaque mesure de qualité de l’air et chaque décision de coopération transfrontalière nous en rapproche un peu plus.