Les dangers invisibles des substances perfluorées dans l’eau
Une menace discrète dans l’eau du robinet
Inodores, incolores, insipides… et pourtant omniprésentes. Les substances per- et polyfluoroalkylées, connues sous l’acronyme de PFAS, sont des composés chimiques synthétiques dont la résistance extrême leur vaut un surnom inquiétant : « polluants éternels ». Depuis les années 1940, ces substances sont utilisées dans une multitude de produits du quotidien – des emballages alimentaires aux textiles en passant par les mousses anti-incendie. Leur point commun : une persistance remarquable dans l’environnement, en particulier dans l’eau.
Mais que savent vraiment les consommateurs à leur sujet ? Très peu. Et c’est précisément ce manque d’information qui rend ces substances si préoccupantes. Car en se retrouvant dans nos réserves d’eau potable, les PFAS exposent populations et écosystèmes à des risques bien réels.
Qu’est-ce que les PFAS et pourquoi sont-ils utilisés ?
Les PFAS regroupent plus de 4 700 substances chimiques artificielles, toutes caractérisées par des liaisons carbone-fluor particulièrement stables. Cette stabilité chimique leur confère des propriétés recherchées : résistance à la chaleur, à l’eau, aux graisses et aux produits chimiques.
On les retrouve dans :
- Les poêles antiadhésives (revêtements en Téflon)
- Certains vêtements imperméables
- Les contenants alimentaires (papiers huilés, cartons à emporter)
- Les cires de ski ou de plancher
- Des mousses anti-incendie utilisées dans les aéroports et bases militaires
Ce qui pose problème, ce n’est pas tant l’usage ponctuel que leur accumulation invisible au fil du temps – dans les sols, les nappes phréatiques et… dans notre organisme.
Une contamination diffuse et persistante
Une fois rejetées dans l’environnement, les PFAS pénètrent aisément dans les eaux de surface et les nappes souterraines. Et là, elles s’y attardent. Selon l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), certaines de ces substances peuvent rester dans l’environnement pendant des centaines, voire des milliers d’années.
Des études menées aux États-Unis, en Allemagne et en Asie ont détecté des PFAS dans plus de 70 % des échantillons d’eau potable prélevés près de zones industrielles. En Suisse, les données sont encore parcellaires, mais plusieurs analyses récentes ont mis en évidence leur présence notamment dans le canton de Zurich ou dans certaines sources proches de sites d’entraînement militaire.
Le problème est que la technologie actuelle peine à éliminer complètement ces substances. Les usines de traitement d’eau ne sont souvent pas équipées pour les filtrer efficacement, et certains composés résistent même aux techniques les plus avancées comme l’osmose inverse ou l’adsorption sur charbon actif.
Quels sont les risques pour la santé humaine ?
Les préoccupations sanitaires liées aux PFAS ne sont pas théoriques. Une accumulation chronique dans l’organisme – par consommation d’eau ou d’aliments contaminés – a été associée à plusieurs effets délétères, dont :
- Des perturbations hormonales (particulièrement thyroïdiennes)
- Une réduction de la réponse immunitaire, notamment aux vaccins
- Un cholestérol élevé
- Une baisse de la fertilité féminine
- Un risque accru de certains cancers, notamment du testicule et du rein
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère ainsi certains PFAS, comme le PFOA (acide perfluorooctanoïque), comme « potentiellement cancérigènes pour l’homme ».
Plus alarmant encore : ces substances peuvent être transmises de la mère à l’enfant, à travers le placenta et le lait maternel. Certaines études ont mis en lumière une correlation entre l’exposition prénatale aux PFAS et un poids de naissance plus faible, ou des troubles du développement.
Y a-t-il un seuil « acceptable » ?
La question du seuil limite fait débat. Aux États-Unis, l’Environmental Protection Agency (EPA) avait initialement fixé un seuil provisoire de 70 nanogrammes par litre pour deux PFAS majeurs. En 2022, ce seuil a été drastiquement abaissé à… 0,004 ng/L pour le PFOA et 0,02 ng/L pour le PFOS – des concentrations si faibles qu’elles frôlent les limites de détection.
L’Union européenne a, quant à elle, adopté en janvier 2023 une directive sur la qualité de l’eau potable instaurant un seuil global de 100 ng/L pour l’ensemble des PFAS détectables. Cette directive devra être transposée dans les États membres d’ici 2026.
En Suisse, la réglementation reste plus souple, bien qu’un renforcement soit à l’étude. L’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a récemment lancé plusieurs études nationales pour évaluer la présence des PFAS sur le territoire, afin de proposer un cadre de gestion plus strict.
Des cas concrets qui témoignent de l’ampleur du problème
En Italie, la région de Veneto a connu l’un des plus grands cas de pollution aux PFAS en Europe. Pendant des décennies, une usine chimique a rejeté ces substances dans les cours d’eau locaux, contaminant ainsi l’eau potable de plus de 350 000 habitants. Le scandale a entraîné une surveillance médicale à long terme et un débat législatif sur la responsabilité des industriels en matière de pollution environnementale.
Aux États-Unis, le documentaire « The Devil We Know » a révélé la manière dont l’entreprise DuPont avait dissimulé, pendant des années, les effets nocifs du PFOA utilisé dans la production de Téflon à Parkersburg, en Virginie-Occidentale. Des procès retentissants ont suivi, donnant lieu à des indemnisations de plusieurs centaines de millions de dollars.
Ces affaires illustrent un point essentiel : la contamination aux PFAS n’est ni locale, ni rare. Elle est systémique, transfrontalière, et souvent sous-estimée dans sa portée réelle.
Quelles solutions pour protéger l’eau et la santé ?
Face à cette pollution invisible mais tenace, les efforts à entreprendre sont multiples – et doivent intervenir à différents niveaux :
- Limiter à la source : restreindre la production et l’usage des PFAS. L’Union européenne prévoit d’interdire plus de 10 000 d’entre eux d’ici à 2030. Cette approche, dite « de groupe », vise à éviter le remplacement d’une molécule interdite par une autre très similaire.
- Améliorer le traitement de l’eau : certaines technologies comme la filtration sur charbon actif, la résine échangeuse d’ions ou l’osmose inverse se sont avérées efficaces, mais leur coût et leur mise à l’échelle posent encore problème.
- Surveiller systématiquement : cartographier à grande échelle la présence des PFAS dans l’environnement et dans l’eau potable, pour identifier les zones critiques et orienter les mesures de dépollution.
- Informer les citoyens : sensibiliser le grand public à la question des PFAS pour éviter les expositions évitables, comme les produits contenant des revêtements fluorés, et encourager une consommation plus responsable.
À ce jour, aucun filtre domestique standard n’est certifié pour éliminer l’ensemble des PFAS. Si vous vous demandez si votre commune est concernée, n’hésitez pas à demander les résultats d’analyse de l’eau à votre régie ou commune. Certaines applications, comme DrinkPure ou TAP Safe, compilent également les données disponibles.
Un chantier réglementaire en pleine évolution
Le combat contre les PFAS ouvre une nouvelle ère dans la gestion de la pollution de l’eau. À la différence de nombreux polluants « visibles », ceux-ci défient nos capacités de détection et de traitement, remettant en question notre relation à l’eau potable et à la confiance que nous plaçons dans sa pureté.
Dans ce contexte, la pression citoyenne joue un rôle essentiel. Plusieurs ONG, comme Générations Futures ou l’Alliance pour la Santé et l’Environnement (HEAL), militent pour une interdiction globale des PFAS dans les produits de grande consommation. Le principe de précaution, souvent évoqué, ne devrait plus être un mot creux – il devrait guider la régulation de ces substances sur le long terme.
Dans les années à venir, les PFAS pourraient devenir un exemple emblématique de mauvaise gestion environnementale. Reste à voir si les leçons seront tirées à temps pour inverser la tendance – ou du moins, pour en limiter les dommages sur la planète et ses habitants.