Les forêts suisses face à la pollution atmosphérique
Un poumon vert sous pression : la réalité de la pollution atmosphérique en milieu forestier suisse
Les forêts suisses sont bien plus que des décors de cartes postales. Elles stabilisent les sols, servent d’habitat pour une biodiversité variée et jouent un rôle essentiel dans la filtration de l’air. Pourtant, malgré leur apparente robustesse, ces écosystèmes ne sont pas à l’abri des effets insidieux de la pollution atmosphérique. Le paradoxe est frappant : ce sont justement ces milieux considérés comme les garants de la qualité de notre air qui subissent en retour les conséquences de nos émissions polluantes.
Mais que sait-on réellement de cette pression invisible ? Quels polluants sont en cause, et quels sont leurs effets concrets sur nos forêts ? Cette analyse s’appuie sur les données disponibles en Suisse pour apporter un éclairage rigoureux sur un phénomène encore trop peu médiatisé.
Quels polluants menacent les forêts suisses ?
La pollution atmosphérique forestière provient principalement de sources anthropiques, comme les transports, l’agriculture intensive et l’industrie. Parmi les principaux polluants préoccupants pour les écosystèmes forestiers, on retrouve :
- Le dioxyde de soufre (SO₂) : historiquement issu de la combustion de charbon, son impact a été considérablement réduit en Suisse grâce aux mesures réglementaires. Il reste toutefois présent localement.
- Les oxydes d’azote (NOₓ) : générés principalement par le trafic routier et les installations de chauffage, ils participent à la formation d’ozone troposphérique et contribuent à l’eutrophisation des sols.
- L’ozone (O₃) : polluant secondaire extrêmement problématique, il se forme à partir des réactions chimiques entre NOₓ et composés organiques volatils sous l’effet du rayonnement solaire. L’ozone nuit au métabolisme végétal et altère la photosynthèse.
- L’ammoniac (NH₃) : associé aux engrais et déjections animales, il se dépose sous forme de pollution azotée, modifiant durablement la chimie des sols forestiers.
Le Centre suisse d’observation de l’atmosphère a récemment rappelé que les niveaux d’ozone en été dans certaines zones rurales du Plateau suisse dépassent régulièrement les seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), y compris dans des zones forestières éloignées des centres industriels ou urbains.
Des effets multiples et parfois irréversibles
L’un des effets les plus sournois de la pollution atmosphérique est sa lenteur d’action. Contrairement aux catastrophes naturelles, ses conséquences s’observent sur des décennies, prenant la forme d’un dépérissement graduel qui altère l’équilibre des systèmes forestiers.
En Suisse, plusieurs études menées par l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) ont mis en évidence des dommages croissants sur certaines essences vulnérables comme l’épicéa commun et le hêtre. Parmi les impacts documentés :
- Dégradation de la physiologie des feuilles : l’ozone agit comme un oxydant puissant, perturbant le fonctionnement stomatique et donc le rendement photosynthétique.
- Acidification des sols : les précipitations contenant du dioxyde de soufre ou des oxydes d’azote abaissent le pH des sols, lessivant les minéraux essentiels (calcium, magnésium) et mobilisant des éléments toxiques comme l’aluminium.
- Déséquilibre nutritionnel : les dépôts azotés modifient la composition chimique du sol, favorisant les espèces nitrophiles au détriment d’une biodiversité plus fragile.
- Vulnérabilité accrue aux stress secondaires : les arbres affaiblis par la pollution sont plus sensibles aux attaques de parasites, aux sécheresses, ou aux tempêtes, comme l’ont illustré les réactions différenciées des forêts suisses aux épisodes de sécheresse en 2018 et 2022.
Les régions les plus exposées en Suisse
Bien que l’ensemble du territoire soit concerné, certaines zones sont davantage touchées en raison de leur configuration géographique ou de l’intensité des activités humaines environnantes. C’est notamment le cas :
- Du Plateau suisse, corridor densément urbanisé entre lémanique et zurichoise, où se concentrent les émissions de transports et d’activités économiques.
- Du Jura, où les fortes inversions thermiques hivernales favorisent la stagnation de polluants, entraînant une accumulation plus marquée autour des forêts de moyenne altitude.
- De l’Arc alpin, bien que moins densément peuplé, mais touché indirectement via les transports de pollution transfrontaliers venant d’Italie du Nord ou du nord de la France, notamment en haute altitude où l’ozone reste présent plus longtemps.
Un rapport de l’OFEV (Office Fédéral de l’Environnement) souligne également le phénomène de dépôts à longue portée, qui montre que même les forêts éloignées des zones industrielles ne sont pas protégées grâce uniquement à leur isolement géographique.
Quels indicateurs de suivi avons-nous ?
Depuis 1985, le Programme national suisse de surveillance des forêts (LFI) et le réseau de surveillance Sanasilva mesurent les paramètres sanitaires et chimiques de parcelles forestières jonchées sur tout le territoire. Grâce à ces séries longues, la Suisse possède une des bases de données les plus fiables d’Europe sur l’état des forêts face à la pollution.
Les protocoles comprennent :
- Mesures de défoliation.
- Analyses de concentration en éléments nutritifs dans les feuilles et aiguilles.
- Suivi des dépôts atmosphériques d’azote et d’ozone.
- Cartographie fine des dépérissements localisés.
Une étude conduite en 2022 a montré que près de 18 % des arbres présente un état de santé jugé préoccupant, tout particulièrement dans les régions de moyenne altitude. Si l’amélioration de la qualité de l’air depuis les années 1990 a permis une stabilisation, plusieurs indicateurs repartent timidement à la hausse, notamment en lien avec les hausses de température et la variation des régimes de précipitations. Un cocktail peu engageant.
Des réponses politiques et scientifiques encore en construction
Face à cette complexité, adapter les politiques publiques demande non seulement des efforts de réduction des émissions, mais également une meilleure intégration des enjeux forestiers dans la régulation de la qualité de l’air. La Suisse a mis en œuvre plusieurs plans d’action, dont :
- Le Plan d’action Air pur, ciblant la réduction des émissions industrielles et agricoles.
- Les protocoles de la Convention sur la pollution atmosphérique transfrontière à longue distance (CLRTAP), ratifiés par la Confédération.
- L’intensification des efforts de reboisement avec des essences plus résistantes à la sécheresse et aux polluants oxydants.
Du côté scientifique, les chercheurs multiplient les outils de simulation pour prédire les effets croisés du changement climatique et de la pollution. L’un des défis majeurs est l’anticipation des « tipping points », ces seuils au-delà desquels les dégâts deviennent irréversibles malgré des mesures a posteriori. Car oui, même les arbres ont leur point de rupture.
Et nous, dans tout cela ?
Si les politiques et les recherches avancent, la société civile peut également jouer un rôle actif. Difficile de préserver l’intégrité écologique d’un système forestier sans penser globalement à nos habitudes de consommation et de mobilité. Quelques gestes concrets peuvent contribuer à réduire la pollution indirecte :
- Privilégier des déplacements bas carbone, surtout en zones rurales ou périurbaines proches de massifs forestiers.
- Soutenir des produits issus de filières agricoles respectueuses du cycle de l’azote, limitant les émissions d’ammoniac.
- S’investir dans les programmes locaux de surveillance ou de plantation d’essences résilientes.
À défaut de tout mesurer, on peut au moins agir sur les leviers connus. Parce que même si la pollution n’a ni goût ni odeur immédiate en forêt, ses effets à long terme sont bien là, sous nos pieds. Et parfois, dans les cernes des arbres eux-mêmes.
Un écosystème à la croisée des chemins
Réfléchir à la santé des forêts suisses face à la pollution atmosphérique, c’est aussi interroger notre rapport à un patrimoine naturel que nous tenons trop souvent pour acquis. Nos forêts ont encore un rôle crucial à jouer dans l’équilibre écologique du pays, mais elles auront besoin d’aide pour continuer à jouer ce rôle. Les signaux faibles sont déjà visibles. Question de temps, ou d’action ?