Les risques du mercure dans les eaux suisses

Le mercure : un polluant discret mais persistant

Le mercure est un métal lourd naturellement présent dans l’environnement. Toutefois, l’activité humaine en a considérablement intensifié la dissémination. Dans les milieux aquatiques, ce contaminant se transforme en méthylmercure, une forme particulièrement toxique pour les organismes vivants. Malgré une réglementation renforcée à l’échelle internationale depuis les années 1980, ses effets sur les écosystèmes et la santé humaine restent d’actualité, notamment en Suisse.

L’enjeu est d’autant plus important que la Suisse, pays des lacs et des rivières, valorise la qualité de son eau comme un bien national. Mais dans quelle mesure le mercure menace-t-il nos ressources aquatiques ? Et à quel point les populations sont-elles exposées par la consommation de poisson ou via l’eau potable ? Ces questions, bien qu’anciennes, méritent un réel éclaircissement à l’aune des données récentes et des défis environnementaux actuels.

Sources du mercure dans les eaux suisses

Le mercure présent dans les eaux suisses provient de deux grands types de sources : naturelles et anthropiques. Bien que les émissions volcaniques et la dégazification des sols y contribuent, ce sont les apports d’origine humaine qui inquiètent le plus. Les principales sources anthropiques sont :

  • Les rejets industriels anciens, notamment liés à la chimie et à la métallurgie.
  • La combustion de charbon, même si la Suisse n’en utilise quasiment plus, les dépôts atmosphériques transfrontaliers restent significatifs.
  • Les produits médicaux et cosmétiques contenant du mercure (thermomètres, amalgames dentaires), encore présents dans les eaux usées malgré leur interdiction ou leur retrait progressif.
  • Les anciennes décharges et sites pollués, parfois mal confinés, infiltrant des sols historiquement contaminés.

À titre d’exemple, l’héritage industriel du canton du Valais, notamment autour de Monthey et Viège, a laissé des traces mesurables dans les sédiments fluviaux. De même, plusieurs cours d’eau du Plateau présentent des teneurs en mercure supérieures aux normes écotoxicologiques suisses, particulièrement dans les zones en aval de centres urbains ou industriels.

Comment le mercure se comporte-t-il dans l’eau ?

Le comportement du mercure dans les milieux aquatiques est complexe. Sous forme élémentaire ou inorganique, il est peu soluble dans l’eau. Mais, en présence de bactéries spécifiques et dans des environnements pauvres en oxygène, il peut se transformer en méthylmercure. Ce dernier est facilement absorbable par le plancton et, par la chaîne alimentaire, s’accumule dans les tissus des poissons et autres espèces aquatiques.

Ce phénomène de bioaccumulation a un double effet : il renforce la toxicité à mesure qu’on remonte la chaîne alimentaire, et il compromet durablement la salubrité des eaux, même après un arrêt des émissions. Autrement dit, une pollution ponctuelle peut avoir des effets prolongés sur plusieurs années, voire décennies. C’est là toute la difficulté de la surveillance environnementale : les pics de concentration se déplacent dans le temps et l’espace, rendant la détection plus technique qu’intuitive.

Impact sur la faune aquatique

Les poissons prédateurs comme le brochet, le sandre ou la truite lacustre sont particulièrement concernés par cette contamination. Comme on peut s’en douter, plus l’animal est en haut de la chaîne alimentaire, plus il accumule de méthylmercure avec l’âge. En 2021, des analyses du Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche (Empa) ont montré que les teneurs en mercure dans certains spécimens de brochets du lac de Neuchâtel dépassaient les seuils recommandés pour la consommation fréquente.

Outre leur impact sur la sécurité alimentaire, ces concentrations élevées ont des effets délétères sur la santé de la faune : troubles neurologiques, baisse de la fertilité, modification des comportements de chasse ou de reproduction. Ces altérations se répercutent sur l’équilibre écologique des milieux aquatiques, menaçant la biodiversité locale.

Quels risques pour la santé humaine ?

L’exposition humaine au mercure se fait principalement par voie alimentaire. En Suisse, la consommation de poisson local est relativement modeste comparée à d’autres pays, ce qui limite en partie les risques. Toutefois, certaines populations spécifiques comme les pêcheurs, les enfants ou les femmes enceintes peuvent présenter un risque accru. En effet, le fœtus est particulièrement sensible aux effets neurotoxiques du méthylmercure, qui peut altérer le développement cérébral à de faibles concentrations.

La Confédération recommande d’ailleurs aux femmes enceintes de limiter leur consommation de poissons prédateurs d’eau douce à une fois toutes les deux semaines… voire d’éviter totalement les espèces issues de plans d’eau connus pour être contaminés.

La qualité de l’eau potable est-elle menacée ?

La Suisse dispose de normes strictes fixant la teneur maximale en mercure dans l’eau potable à 1 μg/L. À ce jour, les analyses menées par les distributeurs d’eau potable – en majorité issue de nappes phréatiques ou de sources – montrent que cette limite n’est que rarement atteinte, voire inférieure au seuil de détection dans la grande majorité des cas.

Cela dit, la situation reste à surveiller, notamment en lien avec les captages situés à proximité d’anciens sites industriels ou de remblais mal contrôlés. L’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a d’ailleurs identifié plusieurs zones dites « sensibles », où des études complémentaires sont en cours pour évaluer de potentielles infiltrations dans les aquifères superficiels.

Mesures en place et zones d’amélioration

La Suisse a progressivement renforcé son arsenal réglementaire contre la pollution au mercure :

  • Interdiction d’usage dans les produits grand public depuis les années 2000.
  • Contrôle renforcé des rejets industriels et obligation de traitement spécifique des eaux usées contenant du mercure.
  • Participation active à la Convention de Minamata – traité international visant à réduire l’exposition mondiale au mercure – signée par la Suisse en 2013.

Malgré ces efforts, plusieurs défis persistent :

  • Le suivi écosystémique reste lacunaire, limité à des points de mesure trop espacés ou peu fréquents.
  • La gestion des sites contaminés demande des investissements lourds et des protocoles longs, souvent retardés par des complexités juridiques ou des conflits d’usage du sol.
  • Le lien entre pollution diffuse et état de santé des populations n’est pas encore suffisamment documenté pour orienter des campagnes préventives ciblées.

Que peut-on faire à l’échelle individuelle ?

Si l’action individuelle reste limitée face aux sources industrielles passées, plusieurs gestes peuvent toutefois contribuer à réduire l’impact global :

  • Éviter d’acheter d’anciens thermomètres ou baromètres au mercure sur le marché de seconde main ou en brocante.
  • Apporter ses anciens appareils contenant du mercure en déchetterie spécialisée (et non à la poubelle).
  • Consommer de manière éclairée : privilégier les poissons d’élevage contrôlé ou les espèces moins bio-accumulatrices comme la perche ou l’omble chevalier.
  • Être attentif aux recommandations de consommation publiées par les autorités sanitaires, surtout pour les groupes à risque.

Parfois, la simple prise de conscience constitue la première étape d’un changement de pratiques durables, que ce soit dans nos choix de consommation ou notre rapport à l’environnement.

Une vigilance de long terme

Le mercure possède une grande capacité à traverser le temps et les frontières. Bien que ses émissions aient diminué en Suisse, ses effets restent présents dans nos cours d’eau, nos lacs et nos sédiments. Il s’agit là d’un exemple typique de pollution lente, où les dommages ne sont pas toujours visibles immédiatement, mais s’accumulent silencieusement.

Dans ce contexte, maintenir une surveillance scientifique rigoureuse, sensibiliser la population aux risques associés, et poursuivre l’assainissement des sites historiques restent des piliers essentiels d’une politique environnementale cohérente. Car préserver la qualité de l’eau, c’est aussi garantir la santé des générations futures – une évidence qu’il n’est jamais inutile de rappeler.