Les stations d’épuration suisses sont-elles suffisamment efficaces

31 mars 2025 by Aucun commentaire

Le rôle fondamental des stations d’épuration

En Suisse, chaque habitant produit en moyenne entre 140 et 180 litres d’eau usée par jour. Ces eaux usées, issues des ménages, de l’industrie ou encore des exploitations agricoles, sont collectées et dirigées vers quelque 800 stations d’épuration (STEP) réparties sur tout le territoire. Leur objectif : nettoyer cette eau avant qu’elle ne soit renvoyée dans l’environnement.

Ce travail est crucial. Sans traitement efficace, les eaux usées pourraient entraîner une pollution massive des lacs, rivières et nappes phréatiques. Or, ces ressources naturelles constituent des sources majeures d’approvisionnement en eau potable. La question est donc centrale : les stations d’épuration suisses remplissent-elles efficacement leur mission ?

Une performance globalement élevée

La Suisse jouit d’une longue tradition de traitement des eaux. Dès les années 1960, le pays s’est doté d’un réseau performant de stations d’épuration, encouragé par une législation environnementale rigoureuse. Aujourd’hui, plus de 95 % des eaux usées sont traitées selon les standards les plus élevés d’Europe.

La majeure partie des STEP suisses sont équipées de systèmes de traitement tertiaire, qui permettent déjà une élimination poussée des matières organiques, des nutriments (azote et phosphore) et d’une grande partie des bactéries pathogènes. Ce résultat est rendu possible grâce à une combinaison de procédés mécaniques, biologiques et chimiques.

De nouvelles exigences : le défi des micropolluants

Malgré ces bons résultats, les stations suisses doivent aujourd’hui relever un nouveau défi : celui des micropolluants. Il s’agit de substances en très faibles concentrations, souvent inférieures au microgramme par litre, mais dont la présence en milieu aquatique peut avoir des effets dommageables sur la faune et la flore. On parle ici de résidus de médicaments, de produits cosmétiques, de pesticides ou encore de retardateurs de flamme.

Ces composés s’avèrent particulièrement résistants aux traitements conventionnels, et jusqu’à récemment, les STEP n’étaient pas conçues pour les éliminer. Pourtant, leur impact est bien réel. Des études ont montré, par exemple, des altérations hormonales chez certains poissons en aval des rejets d’épuration. Face à ce constat, la Confédération a décidé d’agir.

Une stratégie nationale pour moderniser les installations

Depuis 2016, la Loi sur la protection des eaux a été renforcée afin d’imposer l’élimination ciblée des micropolluants dans environ 100 stations d’épuration considérées comme prioritaires — en fonction de leur taille et de leur situation géographique. Ce programme étalé sur plusieurs années prévoit l’intégration de technologies complémentaires, dont :

  • Le traitement au charbon actif, capable de fixer une large gamme de micropolluants.
  • L’ozonation, un procédé d’oxydation chimique qui décompose efficacement de nombreuses molécules problématiques.
  • Des combinaisons de procédés, pour maximiser la performance tout en limitant les effets secondaires.

L’investissement est conséquent : on parle de plus d’un milliard de francs suisses sur une dizaine d’années. Mais l’enjeu est à la hauteur — il s’agit de garantir une qualité durable des eaux de surface et de préserver la biodiversité aquatique.

Où en est-on actuellement ?

Une étude de l’OFEV (Office fédéral de l’environnement) publiée en 2023 indique que plus d’un tiers des stations concernées ont déjà été mises à niveau ou sont en cours de modernisation. Les résultats obtenus sont prometteurs. Les stations équipées de traitements avancés parviennent à éliminer jusqu’à 80 à 90 % des micropolluants ciblés. Mais il reste du chemin à parcourir.

Parmi les retours de terrain, certaines STEP pilotes – comme celle de Chancy dans le canton de Genève ou de Neugut à Dübendorf (ZH) – illustrent bien les progrès réalisés. Grâce à l’intégration du charbon actif, combinée à une étape de filtration membranaire, ces installations obtiennent une eau de rejet d’une qualité remarquable.

Des limites technologiques et économiques persistantes

Si les résultats sont encourageants, les limites techniques ne sont pas absentes. Certaines molécules très persistantes, comme les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées), posent un défi majeur. Souvent surnommés « polluants éternels », ces composés sont très difficiles à détruire, même avec les technologies les plus avancées.

Par ailleurs, la mise à niveau technologique a un coût élevé, tant pour l’investissement initial que pour l’exploitation courante : consommation d’énergie, gestion des boues, usure des installations. La question de la répercussion sur les taxes d’épuration pour les citoyens se pose donc, bien que pour l’instant la Confédération et les cantons prennent en charge une partie significative des coûts.

Les défis en milieu rural et alpin

Si les grandes agglomérations bénéficient généralement d’un réseau d’épuration moderne, les petites communes rurales ou les zones alpines rencontrent davantage de difficultés. Les stations y sont souvent vieillissantes, sous-dimensionnées ou géographiquement isolées, rendant les mises à niveau plus coûteuses et techniquement complexes.

Des solutions existent toutefois, notamment par la mutualisation des installations entre communes ou le recours à des technologies modulaires spécialement adaptées aux petites capacités. L’OFEV soutient d’ailleurs financièrement plusieurs projets pilotes visant à tester des systèmes décentralisés de traitement de haute qualité.

Et l’impact sur la santé humaine ?

À ce jour, les études disponibles ne montrent pas de lien direct entre les micropolluants résiduels des stations d’épuration et des effets négatifs avérés sur la santé humaine. Il faut rappeler que l’eau potable, en Suisse, ne provient qu’en partie des eaux de surface. Elle est en grande majorité issue des nappes phréatiques ou de sources de montagne, ensuite traitée selon des normes très strictes.

Néanmoins, l’exposition chronique à certains composés à faibles doses soulève des questions scientifiques toujours à l’étude. Les progrès réalisés dans l’épuration des eaux usées visent donc avant tout à réduire le risque en amont, en minimisant la charge polluante qui atteint les milieux naturels.

Des efforts complémentaires nécessaires

L’efficacité des stations d’épuration ne suffit pas à elle seule pour préserver nos eaux. L’enjeu se situe aussi en amont : dans les choix industriels, agricoles et domestiques. Réduire l’usage de produits chimiques, éviter de jeter des résidus médicamenteux dans les toilettes, promouvoir l’écoconception des biens de consommation ─ autant de leviers qui agissent sur la qualité de l’eau.

En parallèle, mieux informer les citoyens et sensibiliser les jeunes dès l’école sur ces enjeux permettrait de renforcer la chaîne de responsabilité. Finalement, l’évolution des STEP s’inscrit dans une réflexion plus large sur notre rapport à l’eau, une ressource vitale mais trop souvent considérée comme acquise.

Vers une épuration de quatrième génération

Les experts parlent désormais de « quatrième étape de traitement », où l’objectif ne se limite plus à éliminer les polluants classiques, mais à répondre aux exigences croissantes de qualité environnementale. Les innovations en cours, alliant intelligence artificielle, biotechnologies ou capteurs en temps réel, ouvrent de nouvelles perspectives pour améliorer la résilience des infrastructures suisses.

La Suisse, en tant que pays pionnier en matière de gestion de l’eau, se donne ainsi les moyens de tenir son rang. Reste à pérenniser les investissements, à assurer une veille technologique continue et à garantir l’équité entre les régions. Une station d’épuration ne se voit pas, ne s’entend pas, mais elle est au cœur de notre qualité de vie.