L’impact des produits pharmaceutiques sur la pollution de l’eau
Une pollution insidieuse et silencieuse
Quand on pense à la pollution de l’eau, les images qui viennent spontanément à l’esprit sont souvent celles de rejets industriels, de plastiques flottants ou de marées noires. Pourtant, une autre forme de pollution, moins visible mais particulièrement préoccupante, gagne du terrain : celle provoquée par les résidus de produits pharmaceutiques. Ces substances, issues de médicaments utilisés tant en médecine humaine qu’en médecine vétérinaire, s’infiltrent insidieusement dans les milieux aquatiques, avec des effets parfois irréversibles sur les écosystèmes et potentiellement sur la santé humaine.
Origines multiples des résidus pharmaceutiques
Les résidus de produits pharmaceutiques atteignent les cours d’eau principalement par deux biais.
- L’élimination corporelle : après ingestion, les molécules médicamenteuses ne sont pas totalement métabolisées. Une proportion significative est excrétée via l’urine ou les selles et se retrouve dans les égouts.
- Le rejet direct : les médicaments non consommés sont parfois jetés dans les toilettes ou les éviers, malgré les consignes de retour en pharmacie. Ce geste simple, mais irresponsable, constitue une source importante de contamination.
À ces deux vecteurs principaux s’ajoutent d’autres formes de diffusion, notamment via les résidus d’antibiotiques dans les élevages, qui sont ensuite lessivés vers les nappes phréatiques ou les rivières par les pluies.
Des stations d’épuration dépassées
Les stations d’épuration ont été conçues pour dégrader les matières organiques classiques. Or, les molécules pharmaceutiques sont complexes, stables et souvent résistantes aux traitements conventionnels. Résultat : une part non négligeable de ces substances échappe aux filtres, se frayant un chemin jusqu’aux rivières, lacs et nappes souterraines.
Une étude de l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l’eau (Eawag) révèle que plusieurs cours d’eau helvétiques contiennent des traces mesurables de substances telles que la carbamazépine (un antiépileptique), le diclofénac (un anti-inflammatoire) ou l’éthinylestradiol (un œstrogène synthétique). Bien que les concentrations soient faibles, l’exposition chronique des organismes aquatiques à un cocktail de médicaments soulève de nombreuses inquiétudes.
Effets sur la faune aquatique
Les conséquences sur la faune aquatique sont bien documentées. Chez les poissons, certains composés provoquent des perturbations hormonales, modifiant comportements et capacités de reproduction. Des études menées au Canada ont par exemple observé une féminisation des poissons mâles exposés à des concentrations d’œstrogènes équivalentes à celles mesurées en milieu naturel.
Au-delà de la toxicité individuelle d’un médicament, c’est l’effet cocktail qui inquiète particulièrement les scientifiques. La combinaison de différentes molécules peut engendrer des synergies imprévues, amplifiant leur impact écologique. Dans certains cas, même des organismes unicellulaires, à la base de la chaîne alimentaire aquatique, peuvent être affectés, mettant en péril l’équilibre global de l’écosystème.
Et les humains dans tout ça ?
La présence de résidus pharmaceutiques dans l’eau potable est également un sujet de préoccupation. Si les concentrations mesurées dans les réseaux d’eau potable suisses restent très faibles et bien en deçà des seuils de toxicité connus, le manque de recul sur l’exposition chronique à ces micro-polluants appelle à la prudence.
Certaines catégories de population, comme les femmes enceintes, les nourrissons ou les personnes immunodéprimées, pourraient être plus sensibles à ces substances. À plus long terme, les scientifiques s’interrogent sur les effets cumulatifs et synergiques de cette multitude de composés présents à l’état de trace.
Notons également que les antibiotiques rejetés dans l’environnement participent au développement de résistances bactériennes, une menace sanitaire mondiale reconnue par l’OMS. Des bactéries pathogènes plus résistantes peuvent se développer dans les milieux aquatiques, puis migrer vers les populations humaines par différentes voies.
Une responsabilité partagée
Limiter la pollution médicamenteuse de l’eau implique une action coordonnée à plusieurs niveaux :
- Au niveau individuel : les citoyens peuvent rapporter leurs médicaments non utilisés ou périmés en pharmacie, au lieu de les jeter dans les canalisations. Ce geste simple permet d’éviter une contamination directe des eaux usées.
- Chez les professionnels de santé : une prescription plus raisonnée, évitant les traitements inutiles, contribue à réduire la quantité de substances actives dans les effluents. La promotion de la médecine préventive, ainsi que la lutte contre la surmédication, y participent aussi.
- Dans l’agriculture et l’élevage : une réglementation stricte sur l’usage des antibiotiques vétérinaires, accompagnée de bonnes pratiques d’élevage, est cruciale pour diminuer les résidus ibant dans les sols et les nappes.
Quelles solutions techniques ?
De nouvelles technologies sont en cours de développement pour mieux filtrer les micropolluants. Certaines stations d’épuration testent déjà des étapes de traitement avancé, comme l’ozonation ou les filtres à charbon actif. Ces procédés permettent d’éliminer une large gamme de substances chimiques, y compris les résidus pharmaceutiques.
La Suisse est d’ailleurs pionnière en la matière. En 2016, une révision de la loi sur la protection des eaux a introduit l’obligation, pour certaines stations d’épuration, d’ajouter une étape de traitement tertiaire visant spécifiquement les micropolluants. D’ici à 2040, environ 100 stations seront ainsi équipées.
Mais ces traitements ont un coût. Investir dans de telles technologies implique des décisions politiques fortes et des financements adaptés. Le débat sur le « pollueur-payeur » est donc relancé. Faut-il faire contribuer l’industrie pharmaceutique, les consommateurs, ou les collectivités locales ?
Les pistes à l’international
La problématique des résidus pharmaceutiques dans l’eau est désormais reconnue au niveau mondial. En 2022, l’ONU a publié un rapport sur les polluants émergents, et l’Union européenne a inscrit plusieurs substances dans sa liste de surveillance des contaminants. Des initiatives de coopération internationale voient également le jour, notamment pour échanger de bonnes pratiques et harmoniser les législations.
Certains pays intègrent désormais des critères environnementaux dans l’autorisation de mise sur le marché des médicaments. C’est le cas de la Suède, qui impose aux laboratoires pharmaceutiques d’évaluer l’impact potentiel de leurs produits sur l’environnement aquatique. Une démarche qui pourrait inspirer d’autres États membres de l’UE, voire la Suisse à moyen terme.
Repenser notre rapport aux médicaments
Au fond, ce que révèle cette problématique, c’est le besoin de repenser notre relation aux médicaments. Si ceux-ci sont essentiels pour la santé humaine, leur usage doit rester mesuré, responsable et intégré dans une réflexion plus large sur nos modes de vie. Peut-on prévenir certaines maladies par l’alimentation, l’activité physique ou une meilleure hygiène de vie, réduisant ainsi notre dépendance aux traitements chimiques ?
La question mérite d’être posée.
Il est également crucial d’informer chaque citoyen sur l’incidence environnementale des comportements quotidiens. Jetons-nous nos cachets dans l’évier sans y penser ? Sommes-nous conscients qu’un simple comprimé peut avoir un impact sur un cours d’eau à l’autre bout de notre commune ?
En matière de pollution pharmaceutique, chaque geste individuel compte. Et même si les solutions techniques progressent, elles ne régleront pas le problème à elles seules. Une prise de conscience collective, combinée à des mesures réglementaires ambitieuses, s’impose pour préserver une ressource aussi précieuse que fragile : l’eau.