Plastiques et rivières : comment éviter une catastrophe écologique

18 mars 2025 by Aucun commentaire

Une pollution plastique en eaux douces trop souvent ignorée

Lorsque l’on évoque la pollution plastique, c’est souvent l’image des océans remplis de déchets qui vient à l’esprit. Pourtant, un maillon essentiel de cette chaîne reste encore sous-estimé : les rivières. Elles jouent le rôle de vecteur principal entre les terres et les mers. Chaque année, entre 1,15 et 2,41 millions de tonnes de plastiques transiteraient par les cours d’eau, selon une étude publiée dans Nature Communications (2017). Ces chiffres, bien que déjà alarmants, sont probablement sous-évalués du fait du manque de données dans certaines régions du globe.

Dans cet article, nous allons explorer comment les plastiques polluent nos rivières, quelles sont les conséquences écologiques et sanitaires, et surtout, quelles solutions concrètes peuvent être mises en œuvre à différents niveaux pour enrayer cette dérive.

Les sources de pollution plastique dans les rivières

Les plastiques qui se retrouvent dans les rivières proviennent de différentes sources, parfois évidentes, souvent diffuses. Voici les principales :

  • Décharges sauvages : des déchets jetés illégalement à proximité des cours d’eau.
  • Ruissellement urbain : les eaux de pluie entraînent les plastiques des rues vers les égouts, et de là vers les rivières.
  • Rejets industriels : certaines usines situées le long des rivières ne filtrent pas convenablement leurs eaux usées.
  • Activités agricoles : les films plastiques utilisés pour l’ensilage ou le paillage peuvent se fragmenter et se retrouver dans les cours d’eau.
  • Eaux usées mal traitées : les stations d’épuration ne captent pas totalement les microplastiques issus des vêtements synthétiques ou des produits cosmétiques.

En fin de compte, ce sont nos modes de production, de consommation et de traitement des déchets qui irriguent littéralement cette pollution.

Des impacts écologiques profonds et complexes

Contrairement à la croyance populaire, la majorité des déchets plastiques ne flottent pas simplement à la surface. Une étude de l’Université de Manchester (2018) sur la rivière Irwell a montré que plus de 80 % des plastiques s’accumulent dans les sédiments des berges ou des fonds de rivières. Ceci a plusieurs conséquences :

  • Colmatage des habitats benthiques : les microplastiques se déposent dans les zones où vivent les invertébrés aquatiques, perturbant leur écosystème.
  • Ingestion par la faune : poissons, amphibiens et oiseaux aquatiques confondent les fragments plastiques avec leur nourriture habituelle, avec des effets toxiques à long terme.
  • Accumulation dans la chaîne alimentaire : les contaminants adsorbés par les plastiques (pesticides, métaux lourds) finissent dans les organismes et, par extension, dans notre alimentation.

Notons également l’impact sur la dynamique hydraulique : certains embâcles (amas de déchets et de bois mort) dans des rivières urbanisées sont composés à près de 40 % de matières plastiques, accentuant les risques d’inondations.

Et sur notre santé ?

Les études sur les effets des microplastiques sur la santé humaine en sont encore à leurs débuts, mais les signaux sont préoccupants. Des chercheurs de l’Université de Vienne ont montré que des microplastiques sont détectables dans les excréments humains, preuve qu’ils franchissent notre système digestif. Plus récemment, des chercheurs coréens et chinois ont mis en évidence des microplastiques dans le sang, voire dans le placenta de femmes enceintes.

Même si ces résultats ne permettent pas (encore) d’évaluer précisément les risques, l’accumulation invisible et continue de ces substances pose question. Ces microparticules peuvent servir de « cheval de Troie » à d’autres substances toxiques et potentiellement perturber notre système immunitaire ou hormonal.

Des initiatives prometteuses… mais encore marginales

Face à l’ampleur du problème, des projets innovants ont vu le jour ces dernières années pour piéger les plastiques en amont, avant qu’ils n’atteignent les océans. En voici quelques exemples :

  • Trash Traps : ce sont des filets ou barrières flottantes installés dans les rivières urbaines pour capturer les plastiques. La ville de Baltimore a équipé sa rivière avec le célèbre « Mr. Trash Wheel », une roue alimentée à l’énergie solaire qui collecte les déchets flottants.
  • Intercepteurs fluviaux : l’ONG The Ocean Cleanup a développé « The Interceptor », un dispositif autonome qui collecte les plastiques sur des fleuves très pollués comme le Citarum en Indonésie ou le Klang en Malaisie.
  • Actions citoyennes : collectes de déchets en kayak, campagnes de nettoyage, science participative. Beaucoup d’associations locales (notamment en Suisse romande) commencent à intégrer le suivi des plastiques dans leur programme, comme Pro Natura ou la FSPN (Fédération Suisse pour la Protection de la Nature).

Ces solutions sont précieuses, mais elles restent trop ponctuelles pour juguler un phénomène mondialisé.

Que peut-on faire à notre échelle ?

La lutte contre les plastiques dans les rivières passe aussi par des gestes quotidiens et des choix informés. Voici quelques pistes concrètes :

  • Réduire l’usage de plastiques à usage unique : sacs, vaisselle jetable, emballages.
  • Opter pour des matériaux biodégradables ou durables : gourdes inox, contenants en verre, brosses à dents en bambou.
  • Utiliser un sac dédié pour les mégots : un seul mégot peut polluer jusqu’à 500 litres d’eau.
  • Privilégier les vêtements en fibres naturelles (coton biologique, laine) qui relâchent moins de microfibres synthétiques au lavage.
  • Installer un filtre à microfibres sur sa machine à laver, comme les dispositifs PlanetCare ou Guppyfriend.
  • Participer aux opérations de nettoyage des rivières près de chez soi et sensibiliser son entourage.

Il ne s’agit pas de changer radicalement du jour au lendemain, mais de prendre conscience que chaque petit geste compte. Les flux de pollution sont cumulatifs : inverser la tendance passera nécessairement par des millions de décisions individuelles cohérentes.

Le rôle essentiel des politiques publiques

Le cadre réglementaire joue un rôle central pour lutter contre la pollution plastique fluviale. Quelques progrès notables méritent d’être soulignés :

  • En 2021, l’Union européenne a interdit plusieurs produits plastiques à usage unique (cotons-tiges, couverts, pailles…). Toutefois, ces mesures ne concernent pas les milliers de tonnes de plastiques invisibles (microplastiques) qui continuent à s’écouler dans les milieux aquatiques.
  • Certains cantons suisses ont expérimenté des plans de gestion des micropolluants dans les eaux usées, avec un appui de la Confédération.
  • La Directive-cadre européenne sur l’eau fixe l’objectif d’un « bon état écologique » pour tous les cours d’eau d’ici 2027. Les plastiques y sont identifiés comme polluants émergents.

Des leviers juridiques existent, mais ils doivent être mieux appliqués et contrôlés pour produire des résultats mesurables. Le suivi de la pollution plastique dans les rivières reste encore trop rare et hétérogène, y compris en Suisse.

Aller au-delà du symptôme : repenser notre rapport au plastique

Au fond, les déchets plastiques présents dans nos rivières sont le symptôme d’un modèle de production linéaire devenu obsolète : on extrait, on fabrique, on consomme, on jette. Or, le plastique n’est pas un ennemi en soi. Il a des propriétés utiles dans de nombreux domaines, de la médecine à la construction. Le problématique réside dans sa mauvaise gestion et sa surabondance injustifiée dans des usages éphémères.

Repousser la pollution plastique des rivières suppose donc une transition vers un modèle circulaire, où chaque matériau est conçu pour être valorisé, réutilisé ou composté. Cela implique innovation, régulation… et bon sens. Peut-on vraiment justifier d’emballer un fruit dans trois couches de plastique quand il a déjà sa propre peau protectrice ?

Les rivières, en tant que miroir de notre civilisation, nous rappellent que les déchets que nous produisons en disent long sur notre rapport au monde naturel. En les assainissant, c’est aussi notre responsabilité collective qui est en jeu. Car si les rivières transportent les plastiques vers les océans, elles pourraient tout autant véhiculer un nouvel élan de sobriété et d’intelligence écologique.